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Lutefisk et l'infaillibilité - une réponse promue par John DALY (2005-05-30 20:37:26) Imprimer


Cher Lutefisk,

Merci de vos réponses. Je me lance à répondre à vos questions, bien que le temps me manque cette fois pour le faire convenablement. Pour gagner du temps, je vais omettre toutes les références et preuves que j’avais promises, en m’engageant à les donner sur demande une autre fois. En passant, je ne vois pas en quoi vous trouvez mes questions plus complexes que les vôtres. La deuxième était simple et votre réponse est « non ». La première – peut-on refuser d’assentir au contenu doctrinal d’une encyclique – était pour vous un tant soit peu complexe parce que votre conviction (hésitante) départ est la position de la FSSPX, mais la complexité de votre réponse n’est pas due à la question, mais à l’accident de votre position actuelle.

Pourquoi ai-je voulu poser ces deux questions d’abord ?

1. Pour connaître votre point de départ. J’essaie sur ce forum à m’engager avec l’intelligence de l’interlocuteur, et non seulement à monologuer, voire copier-coller des textes pré-écrits sur les sujets qui m’intéressent comme le font certains. On gagne du temps et on vise plus juste si l’on sait ce que l’autre reconnaît déjà, ce qu’il refuse, ce qu’il a lu, son état d’esprit.
2. Dans l’espoir de trouver une mesure de terrain commun.
3. Je l’avoue, par ma deuxième question j’ai voulu…non pas vous humilier ou vous faire des reproches, mais peut-être établir tout de même une certaine hiérarchie entre nous sur ce sujet. J’ai étudié le "De Traditione et Scriptura" du Cardinal Franzelin, le "De Valore Notarum Theologicarum" utilisé à l’intérieur du Saint-Office sous Pie XII pour qualifier le statut des doctrines et des actes pontificaux, le "De Ecclesia" de Billot, le "Valeur des Décisions des Décisions Disciplinaires et Doctrinales du Saint-Siège" de Choupin, le "Development of Theological Censures after the Council of Trent" de Cahill, le "De Locis Theologicis" de Melchior Cano (pas intégralement, celui-là) et nombre d’autres ouvrages discutant en grand détail le sujet sur lequel porte votre question. Je ne dis pas cela pour la gloriole ni pour me dispenser de l’obligation de prouver mes dires, mais parce qu’on lit, ou on devrait lire, différemment, les dires d’une personne ayant péniblement maîtrisé son sujet et ceux de quelqu’un qui n’a pas payé le prix normal pour avoir le droit de faire cours aux autres, comme le font certains pas loin d’ici.
4. Pour voir éventuellement si cela allait vous suffire de pouvoir citer la doctrine standard des théologiens d’avant-Vatican II sur l’infaillibilité et le devoir d’adhésion, ou si vous risquiez de ne pas en être satisfait et de croire que l’Église n’a peut-être pas compris ces choses elle-même jusqu’à Vatican II. Car ce forum a des participants des deux sortes (Réginald est du premier groupe et Kamate est du deuxième, par exemple. C’est pourquoi nous sédévacantistes « sérieux » - ou se le voulant – ne pouvons nous empêcher d’apprécier Réginald qui partage notre désir de soumission absolu au magistère. Nous sentons en lui un frère égaré sur des applications concrètes, mais tout de même un frère. )

Maintenant je réponds à vos questions, d’abord rapidement, puis en plus de détail afin de donner le contexte.

« 1. Quand le Pape est-il infaillible ? »

« L'est-il lorsqu'il publie une encyclique, lorsqu'il s'exprime à la radio (cf les nombreux messages de Pie XII), lorsqu'il donne des audiences publiques, lorsqu'il parle aux Nations-Unies, ... ? »

Réponse. L’infaillibilité par laquelle le Saint-Esprit protège l’enseignement du pape contre toute possibilité d’erreur et en fait de l’adhésion une condition de communion catholique se vérifie toutes les fois où les conditions de Vatican I sont réunies : définition de foi ou de mœurs adressée de par l’autorité apostolique à l’Église entière. Ceci peut arriver au cours d’une encyclique (on donne quelques exemples) mais une formule plus solennelle est normalement choisie. Le fait de parler à la radio en soi ne prouve pas, mais ne réfute pas non plus, la réunion de ces conditions, mais concrètement je ne connais aucun cas où un pape a choisi cette manière de communiquer une définition. Une adresse aux Nations-Unies semble incompatible avec le fait d’être adressée à l’Église entière.

Jusque-là, pas de problème. Mais le pape peut-il enseigner infailliblement en d’autres circonstances que celles-là ?

Oui. Très certainement s’il agit en union avec les autres évêques. Car, 1. il peut promulguer les décrets doctrinaux d’un Concile Œcuménique ; 2. il assure quotidiennement avec les autres évêques, dont il confirme la foi, l’enseignement ordinaire et universel de l’Église, lequel n’est pas moins infaillible que l’enseignement extraordinaire et d’ailleurs était la seule manière dont les doctrines centrales du Crédo étaient répandues pendant plusieurs siècles – durant lesquels les catholiques n’avaient pas encore acquis la fâcheuse habitude de demander si telle doctrine avait été promulgué « infailliblement ».

Allons plus loin. Le pape peut-il jouir de cette même infaillibilité doctrinale en dehors des conditions précisées par Vatican I et en agissant seul, sans le concours de l’épiscopat universel qui constitue avec lui l’Église enseignante ?

Pour répondre à cette question il faudrait étudier le sujet de ce que l’on appelle le Magistère Pontifical Ordinaire. Le lecteur intéressé par ce sujet pourra consulter avec profit Dom Paul Nau OSB, "Le Magistère pontifical ordinaire, lieu théologique", dans la Revue Thomiste, année LXIV, tome LVI, n. 3, 1956. Pour l’instant je précise seulement deux choses. 1. Il existe une controverse sur cet exercice du magistère, ce qui, tant que la controverse n’aura pas était tranchée, me semble empêcher (d’après le Canon 1323§3) que lui seul communique efficacement aux fidèles un dogme portant le devoir d’y croire de foi catholique. 2. Comme le magistère ordinaire et universel, il agit par un effet généralement cumulatif en sorte que l’infaillibilité porte non pas sur tel acte, tel jour, mais sur un ensemble d’actes qui, pris séparément, ne témoignent pas irrésistiblement de la foi de l’Église (ayant une autorité moindre mais réelle) mais qui pris ensemble donnent nécessairement cette assurance que telle est la foi de l’Église sur tel point.

Allons plus loin encore. Y a-t-il d’autres cas où le pape peut assurer un enseignement infaillible ?

Réponse : En sorte de communiquer un enseignement garanti comme vrai par le Saint-Esprit et s’imposant à la conscience catholique sous peine d’excommunication – non. Cela ne serait pas possible. Toutefois, on peut raisonnablement parler d’une moindre infaillibilité, qui en est portant une vraie. Car même en dehors des circonstances mentionnées ci-dessus, le pape peut communiquer aux fidèles une doctrine en sorte qu’ils soient tenus par l’obéissance à y adhérer d’une réelle conviction intérieure. Et en ce cas, la doctrine serait du moins infailliblement orthodoxe, pieuse et solidement fondée.

Il me semble que c’est là le moment pour adresser votre deuxième question.

« Pourquoi les pères du Concile Vatican I ont-ils défini les conditions d'infaillibilité si le pape semble toujours infaillible lorsqu'il s'exprime comme pape (cf. les exemples de ma question précédente) comme certains l'affirment ici (ou ailleurs) ? »

Réponse. Le Concile du Vatican de 1870 a déclaré qu’en certaines conditions une intervention solennelle du pape seul pouvait trancher infailliblement une question de foi ou de mœurs. Cette définition ne mentionne pas l’exercice du magistère extraordinaire par un concile en union avec le pape, car c’était déjà accepté par tous. Elle ne mentionne pas le magistère ordinaire et universel car son infaillibilité non plus n’était pas appelée en question et de toute façon était déjà l’objet d’une définition par le même concile dans le décret Dei Filius. Elle ne parle pas du magistère pontifical ordinaire mais ce silence ne peut pas se construire comme une négation de l’infaillibilité de celui-ci dont certains aspects étaient déjà acquis et d’autres laissés intentionnellement ouverts. Elle ne parle pas de l’infaillible sécurité des enseignements inférieurs car d’une part tout le monde le reconnaissait et d’autre part le contexte était d’impérer l’acte de foi à une doctrine et non pas un assentiment réel mais d’ordre inférieur (obéissance doctrinale).

Pie XII affirme en Humani generis que ce qui s’expose dans les lettres encycliques a droit par ce fait même à notre assentiment puisque ce contenu se communique dans l’exercice du magistère ordinaire auquel s’applique les paroles « qui vous écoute, m’écoute ». Il ajoute que le contenu des encycliques en général appartient déjà au corps de doctrine catholique. Et que toutes les fois qu’un pape juge dans un acte officiel [de quelque forme que ce soit] une question jusque-là controversée, cette question ne peut plus être considérée comme ouverte [même si le jugement n’est pas garanti par l’infaillibilité au sens du concile du Vatican].

Ce texte est intéressant. D’abord il réfute « magistralement » la position que la FSSPX vous a apprise, qui ajoute une condition à cette obligation d’assentir au contenu doctrinal des encycliques – la conformité avec la tradition (condition qui détruit toute obligation d’adhésion, faisant que le sujet s’érige en juge du juge officiel).

Secondairement, en exigeant une adhésion au contenu d’un document en dehors du garanti de l’infaillibilité définie en 1870 et de l’infaillibilité du Magistère Ordinaire, il invite deux question : 1. A quel titre doit-on y croire ? Les théologiens répondent : au titre de l’obéissance. 2. Peut-on être tenu à une obéissance de l’intelligence, obligeant de croire à une doctrine, en dehors de toute garantie et seulement en vertu de l’assurance d’une autorité « faillible » ? Les théologiens, avec le bon sens, répondent que non. L’obligation implique d’elle-même une garantie que la Providence spéciale qui protège l’Église ne permettrait jamais qu’une encyclique contienne une doctrine malsaine. A l’extrême limite un petit nombre de théologiens admet qu’une encyclique pourrait (très exceptionnellement) contenir une affirmation inexacte en matière de théologie. Mais cette inexactitude ne pourrait jamais mettre en danger la foi ni les mœurs, ne pourrait jamais s’opposer à une doctrine déjà définie, ne pourrait jamais avoir besoin que l’abbé Harrison écrive 300 pages pour montrer comment elle peut se réconcilier avec la doctrine antérieure (OK j’avoue que je glose un petit peu…).

Pour ce soir je m’arrête-là.

Si par hasard vous lisez l’anglais je peux afficher un texte des années 40 que j’ai sur mon disque dur, du Canon George Smith intitulé Must I Believe It ? qui traite de toutes ces questions. Même offre ouverte à n’importe qui.

Bien à vous in Domino et Domina.

John DALY
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     images/icones/fleur.gif Cher Lutefisk! par Abbé Hervé Belmont (2005-05-30 21:45:32)