Je remets ici un post sur les degrés d’appartenance à l’Eglise et la notion de « communion imparfaite » qui semble poser difficultés à certains. Cette notion est en effet une pièce essentielle de l'ecclesiologie de Vatican II. Je voudrais montrer qu'elle s'enracine dans des intuitions profondes de saint Thomas.
Pour bien comprendre cette doctrine, il faut faire appel à la métaphysique de la participation qui a été admirablement mise en lumière par …. Saint Thomas (quand on s’appelle Réginald, c’est normal qu’on fasse appel au docteur commun !)
Première approche de la participation : dans l’ordre naturel
* Approche inductive par l’analogie entre la quantité et les qualités : « dans l’ordre quantitatif des corps, on dit qu’une chose est grande lorsqu’elle est amenée à la parfaite quantité qu’elle doit avoir ; ainsi y a-t-il des dimensions qu’on estime grandes pour l’homme et qui ne le sont pas pour l’éléphant. De là dans l’ordre des formes, on dit que quelque chose est grand dès lors que c’est parfait » (I-II, 52, 1)
* Exemple : la science géométrie peut être possédée de façon plus ou moins parfaite chez ceux dans laquelle elle se trouve. Chez Euclide, les principes de la géométrie sont possédés de la manière la plus parfaite possible. Chez l’instituteur de CM2, ces principes sont bien possédés, mais pas totalement : il n’a pas la connaissance de tous les principes de la géométrie. Chez l’élève qui apprend la géométrie, il n’a qu’une connaissance imparfaite de la géométrie : non seulement il ne les connaît pas tous, mais, dans les principes qu’il connaît, il ne voit pas toujours le lien qui existe entre eux.
* Énoncé du principe de participation : toute perfection qui existe mélangée d'imperfection est une participation actuelle à une source qui la possède par soi et sans mélange.
* Approfondissement du principe : la perfection peut être envisagée de deux façons : selon la forme en elle même et selon la façon dont le sujet participe à cette forme. Ainsi pour la science, on peut la considérer
a) en elle-même comme quand on dit qu’une « science est plus ou moins grande selon qu’elle s’étend à plus ou moins de choses » (ibid.)
b) dans la PARTICIPATION sujet : « cela veut dire qu’une science égale est reçue plus profondément chez un autre suivant une diversité de nature de la nature ou de l’habitus » (ibid.)
* Exemple : si l’on reprend le cas de la géométrie dans un agrégé de mathématique à 25 ans et à 40 : l’agrégé à 40 ans ne sait pas forcément plus de choses qu’à 20 ans. Seulement, à 40 ans, la méditation de la science qu’il possède lui aura fait voir les connections entre les principes qu’il connaît ; il en aura une connaissance plus parfaite. On dira encore qu’il participe davantage à la géométrie qu’à l’âge 25 ans.
Deuxième approche de la participation : dans l’ordre surnaturel
Ce que nous venons de dire pour l’autre naturel vaut aussi pour l’autre surnaturel. Reconnaissons d’abord qu’il y a des choses qui ne sont pas participées. Le caractère baptismal est un exemple : on est baptisé ou on ne l’est pas. Il n’y a pas de milieu.
Cependant, ce n’est pas le cas de toutes les réalités surnaturelles et notamment des vertus théologales (foi, espérance, charité). Donnons, là aussi, quelques exemples pour illustrer notre propos: la vertu de foi est possédée par l’enfant dès son baptême, cependant, elle n’est pas possédée avec la même intensité que chez un professeur de théologie : d’une part, l’enfant, bien qu’ayant la foi, n’est pas capable d’expliciter son acte de foi (il n’a pas appris le catéchisme !), d’autre part, le professeur de théologie, pour avoir médité longuement les vérités de la foi, non seulement connaît tous les dogmes, mais voit également les liens qui existent entre ces vérités. Il en est de même pour la charité ou la grâce : celui qui sort du confessionnal, après avoir confessé un adultère, est bien en état de grâce, comme Jean de la Croix, cependant l’amitié surnaturelle entre Jean de la Croix et le Bon Dieu est bien plus forte et profonde que chez notre homme un peu volage….
Pour la même raison que précédemment, on peut dire que les trois vertus sont participées : certains les possèdent d’une manière plus parfaite que d’autres, et, parmi les créatures, l’une d’entre elles les possède à leur degré maximal et de la façon la plus parfaite possible : la Très Sainte Vierge Marie. Chez la Sainte Vierge Marie, en effet, les vertus de foi, d’espérance et de charité existent à leur degré maximal : il ne peut y avoir de foi plus parfaite que celle qui a dit le Fiat ; il ne peut y avoir de charité plus parfaire que celle qui a été choisie pour être la Mère de Dieu.
Application du principe à l’appartenance à l’Eglise
Concernant l’Eglise, nous savons quatre choses :
« 1° qu’il n’y a pas de salut sans appartenance au Christ et à son Église (c’est l’axiome « Hors de l’Eglise pas de salut »)
2° que certains pécheurs, privés de la charité, appartiennent au Christ et à l’Église mais d’une manière stérile, non salutaire
3° que certains justes, qui n’appartiennent pas encore corporellement au Christ et à l’Église, leur appartiennent pourtant spirituellement, d’une manière initiale, tendancielle, déjà salutaire: ils sont pareils à ces brebis de bonne volonté qui, entravées par quelqu’une des formes de l’ignorance invincible, sont en marche, sans toujours le savoir, vers le seul troupeau régi par le seul berger. » (Journet) C’est le cas des hommes de bonne foi qui peuvent être sauvés bien que n’appartenant pas extérieurement à l’Eglise, même s’ils sont dans une situation indigente.
4° que certains hommes non seulement appartiennent au Christ à l’Eglise de façon visible (en professant la foi et en étant soumis au Pontife Romain), mais aussi et surtout, en étant en état de grâce.
La première conclusion que l’on peut tirer de ces faits est que le mode d’appartenance à l’Eglise est analogique et non univoque : il y a diverses façons plus ou moins parfaites d’appartenir à l’Eglise, la façon la plus parfaite, naturellement, étant d’y appartenir selon le dernier mode.
Allons un peu plus loin. La communion parfaite à l’Eglise se définira par une triple unité :
« Est pleinement incorporé à l'Église catholique celui qui, ayant l'Esprit du Christ, est uni à elle par les liens de la profession de foi, des sacrements, du gouvernement ecclésiastique et de la communion. » (Compendium n° 168)
En d’autres termes, est pleinement incorporé à l'Église catholique celui qui
1) a l’état de grâce
2) professe la foi catholique et participe aux sacrements
3) est soumis au Pontife Romain et aux évêques
Cependant, comme on vient de le dire, si, d’une part, on peut pas être sauvé en dehors de l’Eglise et, si d’autre part, certains hommes ont l’état de grâce, sans être pleinement incorporés à l’Eglise, il faut en conclure que ces hommes appartiennent d’une certaine façon à l’Eglise à savoir de façon plus ou moins parfaite. Ils sont donc sont en communion plus ou moins grande avec l'unité catholique.
Pour comprendre cet état plus ou moins parfait, rangeons ces hommes selon la perfection de leur amour, en en imaginant en eux par hypothèse une égale intensité de la charité.
On obtient alors le schéma suivant :
- les justes des Églises orthodoxes dissidentes, en qui la grâce n’est pas pleinement orientée par la soumission au Pape;
- les justes baptisés du protestantisme, en qui la grâce n’est pas pleinement sacramentelle (ils n’ont pas l’eucharistie);
- puis les justes des groupes monothéistes qui n’ont même pas le baptême: sectes protestantes, judaïsme, islam;
- puis les justes des religions préchrétiennes.
Le Cardinal Journet commente ainsi ces états :
« En tous ces justes, qu’ils le sachent ou non, la grâce aspire secrètement à rencontrer son centre qui est le Christ et à former autour de lui l’Église en acte achevé. C’est ce que l’on veut signifier quand on dit qu’ils appartiennent à l’Église en acte initial, latent, tendanciel. Mais, en tous ces justes, des malentendus, pour eux insurmontables, entravent le mouvement spontané de la grâce, l’empêchent de rejoindre le seul lieu où elle pourrait pleinement éclore. Elle est en eux comme contrariée, mutilée; elle ne donnera pas ici-bas sa pleine floraison. Et l’unité qui les attache à l’Église, quoique profonde et divine est, elle aussi, contrariée, mutilée. Elle non plus ne donnera pas ici-bas ses pleins fruits.
En vertu du mouvement authentique de la grâce qui est en eux, ces justes tendent donc à joindre le Christ et son unique Église. Mais en vertu de leur ignorance invincible, ils restent fidèles à des formations religieuses diverses où leur foi est toujours en péril. Spirituellement, aux yeux des anges et des quelques hommes qui sauront voir, ils sont, initialement, dans l’Église. Corporellement, aux yeux du monde qui s’arrête aux apparences, et à leurs propres yeux couverts d’un bandeau, ils appartiennent aux dissidences de l’orthodoxie ou du protestantisme, au judaïsme, à l’islam, au brahmanisme, au bouddhisme. Quel déchirement, quelle tragédie! »
Merci de m’avoir lu
Réginald
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