Je salue tout d’abord ceux qui participent à ce forum, ne l’ayant pas encore fait pour cette session.
Chers Ioan et Réginald,
Après une longue attente – dont j’espère vous m’excuserez –, voici la réponse
à votre interrogation.
Revoyons tout d’abord l’objet de la question, avant de répondre à votre objection.
Nous nous demandons
s’il y a ou non contradiction entre :
– l’affirmation du décret
Unitatis redintegratio [n° 3] du "concile Vatican II :
« Ces Églises et ces communautés séparées, bien que nous les croyions souffrir de déficiences, ne sont nullement dépourvues de signification et de valeur dans le mystère du salut. L’Esprit du Christ, en effet, ne refuse pas de se servir d’elles comme de moyens de salut, dont la force dérive de la plénitude de grâce et de vérité qui a été confiée à l’Église catholique » ;
« Proinde ipsae Ecclesiae et Communitates seiunctae, etsi defectus illas pati credimus, nequaquam in mysterio salutis significatione et pondere exutae sunt. Iis enim Spiritus Christi uti non renuit tamquam salutis mediis, quorum virtus derivatur ab ipsa plenitudine gratiae et veritatis quae Ecclesiae catholicae concredita est ».
–
et l’enseignement de l’Église à ce sujet, se résumant dans l’axiome :
« Hors de l’Église point de salut »,
c’est-à-dire, qu’on ne peut être sauvé que par l’appartenance
au moins invisible à l’Église Catholique, qui est l’unique moyen de salut donné aux hommes.
J’ai répondu positivement à cette interrogation : il y a contradiction formelle entre les deux affirmations, les deux doctrines, correspondant à un changement de cap doctrinal à 180 entre l’avant-concile et l’après-concile, selon la substance de ce que disait un théologien allemand post-conciliaire parlant des effets du "concile Vatican II".
Vous avez tous deux contesté cette réponse par l’objection suivante (que je résume, espérant ne pas déformer votre pensée) : certains protestants se sauvent grâce au baptême qu’ils ont reçu, et notamment les petits enfants des protestants qui meurent en bas âge (avant l’âge réel de raison). On peut donc affirmer que, dans ce sens, le protestantisme, communauté séparée, est un moyen de salut grâce aux facultés qu’il donne pour se sauver.
Cette objection sérieuse permettra d’approfondir la doctrine de l’Église sur cette question, et de mieux distinguer la limite entre la vérité et l’erreur.
Nous traiterons la réponse en deux parties : 1° baptême protestant ou baptême des protestants ? ; 2° le protestantisme moyen de salut ou moyen de perdition, dont parfois Dieu tire un bien ?
1°. BAPTÊME PROTESTANT OU BAPTÊME DES PROTESTANTS Nous revenons sur la question du baptême, qu’il convient d’expliciter. Les enfants qui meurent avant l’âge de raison ne peuvent en effet aller au ciel que s’ils ont reçu un baptême valide, comme l’enseigne le
Catéchisme de saint Pie X (il s’agit de l’édition
de St Pie X de 1912) :
« 100 – Où vont les enfants morts sans baptême ?
Les enfants morts sans baptême vont aux Limbes, où il n’y a ni récompense surnaturelle, ni peine ; car, souillés du péché originel, et de celui-là seul, ils ne méritent ni le paradis ni non plus l’enfer ou le purgatoire ».
Nous avons déjà vu au cours de la discussion que le baptême conféré par les protestants n’est valide qu’en tant qu’il est substantiellement identique à celui de l’Église Catholique, ce qui est vrai pour certaines de leurs communautés (et s’applique aussi au baptême donné par les soi-disant "orthodoxes", qui sont de vrais kakodoxes), mais ne se vérifie pas auprès de chacune d’entre elles.
La validité des sacrements repose sur la matière, la forme et le ministre.
Pour que le baptême soit valide, il faut donc :
– qu’il soit accompli avec de l’eau, matière prescrite par Notre-Seigneur à l’Église, à l’exclusion de toute autre ;
– que la forme ne diffère pas substantiellement de celle-ci : « Je te baptise au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit », selon le précepte de Notre-Seigneur :
« baptizantes eos in nomine Patris et Filii et Spiritus Sancti » [Matth. 28, 19].
– et que le ministre ait l’intention de faire ce que fait l’Église (Catholique) :
« Si quelqu’un disait qu’il n’est pas requis au ministre, lorsqu’ils font et confèrent les sacrements, d’avoir au moins l’intention de faire ce que fait l’Église, qu’il soit anathème » [D854].
Le ministre met en œuvre cette intention et en témoigne extérieurement en faisant les cérémonies prévues par l’Église : ici verser l’eau en même temps qu’il dit les paroles. Or cette intention de faire ce que fait l’Église ne saurait avoir un effet contraire à l’intention de l’Église, c’est-à-dire qu’elle ne peut incorporer le baptisé dans le protestantisme et non dans l’Église…
Ainsi donc
le baptême donné par les protestants – ou les "orthodoxes" – selon le rit catholique n’est pas un baptême protestant, mais un baptême catholique donné par un protestant qui
rend le baptisé non pas
membre de la (ou d’une) communauté protestante ou kakodoxe, mais
de l’Église catholique.
2°. LE PROTESTANTISME MOYEN DE SALUT OU MOYEN DE PERDITION DONT PARFOIS DIEU TIRE UN BIEN ? Le baptisé appartient, par son baptême, à l’Église catholique. Mais il peut s’en séparer :
– par l’hérésie, en se séparant de l’unité de la foi, par le rejet volontaire d’au moins un des articles de la foi catholique. St Thomas dit en effet que l’hérétique
« entend donner son assentiment au Christ, mais se trompe en choisissant le moyen d’y adhérer car il n’élit pas les moyens qui sont vraiment transmis par le Christ, mais suit ce que son propre esprit lui suggère. C’est pourquoi l’hérésie est l’espèce d’infidélité (de péché contre la Foi) qui revient à ceux qui confessent la foi du Christ, mais corrompent ses dogmes » [II II 11, 1 in corpore].
– ou par le schisme, en se séparant volontairement de l’unité de la charité, de la communion de ses membres. St Thomas dit en effet que
« le péché propre du schisme est le péché spécial de celui qui entend se séparer de l’unité que fait la charité. Celle-ci unit en effet non seulement une personne à l’autre, par un lien de dilection spécial, mais aussi toute l’Église dans une unité d’esprit. C’est pourquoi on appelle proprement schismatiques ceux qui par leur propre mouvement et intentionnellement, se séparent de l’unité de l’Église qui est l’unité principale, car l’unité particulière de quelques-unes entre eux s’ordonne à l’unité de l’Église, comme la composition de chacun des membres d’un corps naturel s’ordonne à l’unité de tout le corps. Or l’unité de l’Église tend vers deux choses, c’est-à-dire la connexion des membres de l’Église entre eux, ou communication ; et de même dans l’ordre de tous les membres de l’Église à un chef ; selon ce que dit St Paul : « enflé par sa prudence charnelle, et ne tenant point au chef, duquel tout le corps, recevant l’influence au moyen des liens et de ses jointures, s’entretient et s’accroît par l’augmentation de la vie que Dieu lui donne » [Col. II, 18-19]. Or cette tête c’est le Christ lui-même, à la place de qui le souverain pontife dirige dans l’Église. C’est pourquoi on appelle schismatiques ceux qui refusent d’être sous le souverain pontife, et qui refusent de communiquer avec les membres de l’Église qui lui sont soumis » [II 39, 1 in corpore]
cf. aussi le canon 1325 § 2.
Or le protestantisme est un "mouvement religieux" né du rejet de certains dogmes de la foi catholique et d’une révolte à l’égard de l’autorité de l’Église conduit ses membres à nier ces dogmes et à refuser la soumission due à l’Église. L’"orthodoxie" provient d’une opposition à l’autorité pontificale et de sa négation. Ils conduisent de fait tous les deux leurs membres à ne pas être soumis à l’Église et à nier certains dogmes, agissant ainsi comme des moyens de damnation, et non pas de salut :
« Celui qui croira et sera baptisé sera sauvé, celui qui ne croira pas sera condamné » [Mc. 16, 15-16].
En conséquence l’adhésion au protestantisme ou à l’"orthodoxie" constitue, pour un baptisé, un péché qui le sépare de l’Église Catholique. Il y faut toutefois une condition, sans laquelle cette adhésion est matérielle et non formelle : que cette adhésion soit consciente, le baptisé se rendant compte qu’il refuse l’enseignement de l’Église (pour l’hérésie) ou la soumission à l’Église (pour le schisme).
Cette condition n’existe jamais chez l’enfant : avant l’âge de raison, il ne peut avoir la conscience de ses actes et ne peut donc en avoir une pleine volonté.
C’est pourquoi avant l’âge de raison, un enfant baptisé validement par un hérétique ou un schismatique est un catholique et non pas un protestant ou un "orthodoxe" : s’il meurt, il est sauvé par son appartenance à l’Église Catholique.
La condition susdite peut ne pas exister chez un adulte, si celui-ci souffre d’une ignorance non imputable de l’Église Catholique. Il peut alors être sauvé, bien que difficilement, malgré son titre officiel de protestant ou de "orthodoxe", grâce à son appartenance invisible mais réelle à l’Église catholique.
Par contre celui qui connaît suffisamment la religion catholique et n’y adhère pas, ne peut se sauver, qu’il soit baptisé ou non :
« Si cependant quelqu’un recevait le baptême hors de l’Église, il ne le reçoit pas pour son salut. C’est pourquoi St Augustin dit que la comparaison de l’Église au paradis nous indique que des hommes peuvent recevoir le baptême de l’Église en dehors d’elle, mais qu’en dehors d’elle personne n’obtient ou ne possède le salut éternel ». [III 68, 8, ad 2um]
S’il peut ainsi arriver que le protestantisme ou l’"orthodoxie" soient
occasion de salut, comme une conjoncture favorable est l’occasion dont profite le larron pour voler, seule l’appartenance à l’Église Catholique est
moyen de salut. De même que ce n’est pas l’occasion qui vole la pomme, de même ce ne sont pas les communautés séparées de l’Église qui procurent le salut éternel.
Je vous assure de mes prières,
Abbé J.-.E. de Guillebon de Resnes