Il eût été peut-être préférable que ce forum soit réservé pour discuter les points de désaccord entre sédévacantistes et sédéplénistes. Mais il me semble que les doctrines propres de l'abbé V-M Zins sont si particulières qu'il ne convient pas de laisser l'idée qu'il représente le sédévacantisme ou que ce soit un théologien sérieux et compétent.
Voilà cinq ans j'ai dû écrire une lettre à ma belle-soeur sur les désaccords entre les sédévacantistes "normaux" et l'abbé Zins et j'en profite aujourd'hui pour afficher une partie, légèrement adaptée, de cette lettre, qui peut être d'intérêt général.
Pour tout mettre en contexte il faut comprendre que pour l'abbé Zins même le clergé sédévacantiste de nos jours n'est plus catholique et d'où il faut s'abstenir de recevoir les sacrements. On pèche mortellement et on se rend au moins suspect d'hérésie en assistant à la messe des abbés Belmont, Guépin, etc.
Je le souligne parce qu'il ne dit pas ouvertement toutes ses convictions sur ce forum. A le voir partager l'ordinateur d'un LHR on pourrait même penser que l'abbé Zins approuve donc les idées et les fréquentations sacramentelles de ce dernier, mais en fait il n'en est rien. Je crois sa position assez "spéciale" et assez dangéreuse pour justifier cette réfutation publique. Ce qui suit est donc mon texte de l'an 2000.
Il y a trois points essentiels de différence entre l’abbé Zins et moi :
1. A mon avis l’abbé Zins attache trop facilement la censure d’hérésie à des propos dont l’opposition avec les vérités de foi n’est pas suffisamment directe et manifeste.
2. A mon avis l’abbé Zins relève la pertinacité là où il n’est pas certain que l’individu est conscient d’une opposition entre son opinion et la doctrine de l’Église ; je pense qu’une erreur, qu’elle soit due à la stupidité, ou qu’elle soit même sérieusement coupable, ne doit pas être considérée pertinace sauf là où il est certain que le coupable se rend compte de l’opposition directe entre son avis et l’enseignement de l’Église.
3. Le plus sérieux : l’abbé Zins semble prétendre que si quelqu’un avance un propos hérétique, la pertinacité peut et doit d’office être présumé. Depuis dix ans j’affirme à haute voix le contraire, en noir sur blanc, autorités à l’appui, en envoyant mes écrits à l’abbé Zins d’ailleurs, sans qu’on essaye de me réfuter.
Voilà les trois points de désaccord. La conclusion générale est que, si l’abbé Zins a raison de penser qu’un particulier peut parfois savoir que telle personne est hérétique avant le jugement direct de l’Église, reste qu’il se permet bien plus facilement qu’il ne devrait ce « luxe » tout à fait exceptionnel. Maintenant, voyons si, sur chacun de ces points, je tiens ma position à la légère et en dépit des autorités catholiques…
1. Pour dire qu’un propos est une hérésie, que faut-il ? Suffit-il d’un raisonnement montrant que ce propos ne peut pas en rigueur se concilier avec la foi, comme semble supposer l’abbé Zins ? Ou faudrait-il que l’opposition soit directe et manifeste en sorte qu’aucune preuve ne soit nécessaire, comme je soutiens ?
« Un propos est appelé hérétique soit qu’il s’oppose directement, certainement et évidemment à une vérité révélée, définie par l’Eglise ; soit qu’il contredit une vérité contenue dans la Sainte Ecriture ; soit qu’il a été explicitement condamné par l’Eglise comme hérétique. » (Herrmann : Institutiones Theologicae, vol. I, n. 33)
Je ne perdrais pas notre temps à accumuler des textes d’autres théologiens disant sensiblement la même chose ; ils sont légion. Je suis d’avis simplement que l’abbé Zins ne tient pas suffisamment compte de ces adverbes : directement, certainement, évidemment, explicitement, lesquels ne sont pourtant pas compris dans la définition pour faire pot de fleurs !
2. A admettre que quelqu’un se disant catholique avance un propos qui est réellement hérétique, cette personne n’est pas hérétique s’il n’est pas pertinace - personne n’oserait braver St Augustin, St Thomas, le Canon 1325/2 (Code de 1917) et tant d’autres autorités au point de penser le contraire. Mais comment reconnaître cette pertinacité ? Suffit-il que l’égaré eût pu, ou dû, à notre avis, se rendre compte de cette opposition ? Ou faut-il l’évidence qu’il s’en soit rendu réellement compte ?
(i) « Personne n’est hérétique tant qu’il est disposé de soumettre son jugement à l’Eglise, ou ignore que la vraie Eglise du Christ tient le contraire, même s’il défend mordicus son avis en conséquence d’une ignorance coupable voire crasse. » (St Alphonse de Liguori : Theologia Moralis, lib. III, n.19)
(ii) « Si une loi comprend les mots : aura présumé, aura osé, aura agi sciemment, délibérément, témérairement, en connaissance de cause, ou d’autres paroles similaires lesquelles exigent pleine connaissance et délibération, toute diminution de culpabilité, soit de la part de l’intelligence, soit de la part de la volonté, excuse des peines latae sententiae [automatiques].» (Canon 2229)
(iii) « La définition de l’hérésie comprend…le mot pertinaciter lequel veut dire, selon l’expression d’Annibale sciemment et volontairement. L’essence même de l’hérésie est d’être une rébellion consciente, délibérée et présomptueuse contre l’autorité de Dieu et de l’Eglise… D’où la définition d’hérésie comprend un terme entrant dans la catégorie des ‘autres paroles similaires lesquelles exigent pleine connaissance et délibération [du Canon 2229 ci-dessus cité]’. Abbé Eric MacKenzie : The Delict of Heresy in its Commission, Penalization, Absolution, p. 41)
On peut donc défendre un propos réellement hérétique, et le défendre mordicus, avec entêtement, même peccamineusement, mais sans être pertinace, à condition de ne pas avoir vu l’opposition entre sa doctrine et celle de l’Église. Tout cela n’est pas louable, bien entendu ! Mais il suffit pour que l’on ne soit pas hérétique.
3. A-t-on le droit de présumer cette pertinacité, là où elle n’est pas évidente, lorsqu’un catholique avance un propos hérétique ?
Voici la peau de banane canonique qui a occasionné la chute quelque peu maladroite, mais certainement pas volontaire, de l’abbé Zins, qui, en déambulant dans le domaine insuffisamment connu du droit ecclésiastique, par étourderie, a fait, pour ainsi dire, un pas de clerc.
Quand un baptisé se soustrait au devoir de soumission au magistère de l’Église, la pertinacité est présumé au for externe. Voilà la vérité. Un Protestant peut bien être de bonne foi, n’ayant jamais vu les preuves de la Foi catholique. Mais puisqu’il n’a pas la disposition habituelle de croire à ce qu’enseigne l’Église Catholique…il est compté hérétique et excommunié tout comme s’il était coupable en conscience.
Pareillement, un catholique qui professe sciemment l’hérésie pour éviter la persécution, tout en gardant la vraie foi cachée dans son cœur, n’est pas réellement hérétique, mais il l’est présumé au for externe. (Jone : Commentarium in C.J.C., ad can. 1325/2)
L’abbé Zins voudrait, paraît-il, appliquer ce principe au cas où un catholique se tromperait, croyant, à tort, qu’une doctrine est orthodoxe, et sans jamais perdre la volonté de croire avec l’Église. Il se base sur le canon 2200/2 (Code de 1917) lequel affirme que le « dol » (malice) est à présumer lors d’une violation externe de la loi.
Voilà ce que j’acceptais moi-même à peu près jusqu’à ce que, vers 1990, je lise nettement le contraire expliqué en détail par le chanoine Mahoney, dans une étude détaillée consacrée à la pertinacité et aux présomptions juridiques, dans les pages du Clergy Review, ce qui m’a convaincu du contraire.
Tout simplement, quand un catholique se trompe sur un point de doctrine, il n’y a aucune violation, même externe, de la loi, et donc aucune présomption de « dol ».
Pour constater la violation externe de la loi en matière de foi il ne suffit pas de montrer que le propos avancé n’est pas orthodoxe. Aussi faut-il la preuve que le propos est soutenu par quelqu’un qui se rend compte de son opposition avec la doctrine catholique. Ceci ne peut pas se présumer. Une fois posés les deux éléments qui sont l’hérésie et la pertinacité, le « dol » serait bien à présumer. Pas ne serait besoin de penser à la possibilité que le coupable agisse sous l’influence de peur, de narcotiques, ou en ignorance du devoir de croire avec le magistère. Tout cela peut se présumer, mais le refus de la soumission habituelle envers le magistère ne peut pas se présumer chez celui que se déclare catholique soumis ; il doit impérativement être montré par de solides preuves.
C’est pourquoi l’abbé Zins ne cite en faveur de son avis que deux auteurs faisant peu de poids et qui traitent en fait précisément du cas des non-catholiques de bonne foi. Vouloir entendre cela comme s’appliquant aux catholiques qui se trompent, c’est braver un grand nombre d’autorités s’y opposent très directement, y compris les suivants :
(a) St Augustin dit très clairement que celui qui avance un propos hérétique sans pertinacité « n’est nullement à recenser parmi les hérétiques ». (Ep. ad Titum, P.L. XXVI, 598)
(b) Le cardinal Billot :
« …si vous entendez par l’expression hérétique matériel quelqu’un qui, tout en professant la sujétion au magistère de l’Église en matière de foi, cependant nie quelque chose de défini par l’Église par ce qu’il ne se rendait pas compte que c’était défini, ou, de même, tient une opinion opposée à la doctrine catholique, croyant à tort que l’Église l’enseigne, ce serait tout à fait absurde de placer les hérétiques matériels en dehors du corps de la vraie Église… …la nature de l’hérésie consiste dans le fait de se retirer de la règle du magistère ecclésiastique, et cela n’arrive pas dans le cas mentionné [de quelqu’un qui a la résolution de croire tout ce qu’enseigne l’Église mais qui se trompe au sujet de savoir ce qu’elle enseigne sur tel point], puisque ceci est une simple erreur de fait concernant ce que dicte la règle. Ainsi il n’y a pas lieu d’hérésie, même matériellement. » (De Ecclesia Christi, 4ième édition, pp. 289-90)
On voit ainsi que l’exacte position soutenue par l’abbé Zins est, pour le cardinal Billot « tout à fait absurde » !
JD |