Et vous, M. l'Abbé, qu'en pensez-vous ?
Que voulez-vous que nous vous répondions ?
Que nous sommes d'accord avec l'exégèse du R.P., auquel cas nous serions accusés de je ne sais quelle prétendue hérésie ?
Ou bien que nous ne la goûtons pas forcément, auquel cas nous serions accusés d'être de mauvais "guérardiens" ?
Histoire de situer l'exégèse du R.P. Guérard des Lauriers au sujet de Matthieu XXVIII, 20, voici le texte initialement paru dans le premier des Cahiers de Cassiciacum :
"Jésus promet aux Onze d'"être avec eux". Et comme cette promesse concerne l'avenir, toujours incertain, Jésus en précise l'effet au point de vue de la temporalité. L'"être avec" sera coextensif à une certaine durée ; il sera réalisé non seulement à certains moments, mais habituellement, "tous les jours", c'est-à-dire dans la quotidienneté de la vie militante. Mais quelle est cette durée, signifiée par le mot : aiôn, que la Vulgate traduit saeculum ? C'est une durée déterminée, puisque d'une part elle doit être consommée [S. Thomas évoque l'achèvement du nombre des élus], puisque d'autre part aiôn précise "tous les jours" qui est indéterminé ; et d'ailleurs le "saeculi" de la Vulgate a bien un sens déterminé : du siècle, au singulier. Quelle est cette durée déterminée ? Telle est la question.
"La réponse est donnée en substance par la doctrine traditionnelle. "[Nous proposons comme devant être crue par tous les fidèles] la doctrine concernant le Primat du Siège Apostolique, quant à l'institution, quant à la perpétuité, et quant à la nature (doctrinam de institutione, perpetuitate ac natura sacri Apostolici primatus... cunctis fidelibus credendam et tenendam)". (Vatican I. Constitutio Pastor Aeternus; praemium, Denz. 3052). Cette affirmation confirme l'Encyclique de Pie IX : "en sorte que cette même Eglise... demeure jusqu'à la consommation des siècles, toujours stable et inchangée conformément à sa propre nature (eadem Ecclesia... in sua propria natura semper stabilis et immota usque ad consummationem saeculorum permaneret)" (Jam vos omnes, 13 sept. 1868 ; Denz. 2997).
"Mais d'autre part, le moment où doit être "consommée" cette durée déterminée ne semble pas être celui de la Parousie ; Jésus ne l'aurait-il pas dit ? N'aurait-il pas dit : "Je suis avec vous jusqu'à ce que Je revienne" ["Le Fils de l'homme, quand il reviendra, trouvera-t-Il encore la foi sur la terre ?" (Luc 18.8)... "Le Fils de l'homme venant sur les nuées du ciel, avec grande puissance et grande gloire" (Matt. 24.30)]. Pourquoi, donc, Jésus ne dit-Il pas que l'achèvement de cette durée déterminée doit coïncider avec la Parousie ? Il n'entend certainement pas insinuer qu'"après", Il ne sera plus "avec" Son Eglise. Et S. Thomas l'exclut en faisant consister cet "après" dans l'univers de Gloire. Nous nous efforçons donc de respecter le secret dont les paroles de Jésus demeurent enveloppées. Et c'est pourquoi nous traduisons : "Je serai avec vous tous les jours jusqu'à la consommation d'un temps".
""Un temps", c'est un certain laps de temps ; c'est aussi, pour les humains et pour l'Eglise, un ensemble de comportements qui sont propres à ce temps. Jésus n'exclut pas que, "ce temps étant consommé", ce qui peut avoir lieu avant la Parousie, Il soit encore et toujours "avec" les Apôtres et "avec" leurs successeurs. Mais n'a-t-il pas entendu signifier, en ne parlant ni de la Parousie ni donc de la fin du temps ou de la consommation des siècles ("saeculorum", selon la formule de Pie IX, contraste avec "saeculi" de la Vulgate), que cet "être avec", provisoirement demeurerait en suspens et en attente : en attente du côté des "siens", en suspens de Son côté à Lui, tant que le "mystère d'iniquité s'accomplit" (2 Thess. 2.7), "jusqu'à ce que le Seigneur Jésus détruise l'impie par le souffle de sa bouche et l'anéantisse par l'éclat de son avènement" (Ibis. 8). "Nous n'avons à savoir ni le jour ni l'heure" (Matt. 25.13). Ce qui nous importe, à nous qui avons bien conscience de vivre "la fin d'un temps", c'est que Jésus, "l'Auteur et le Consommateur de la Foi" (Heb. 12.2), "soit avec" ceux dont le si ardent, et pour autant unique désir, est de conserver sur terre la Foi qui L'y accueillera."
R.P. M.L. Guérard des Lauriers, O.P., "Le Siège Apostolique est-il vacant", in Cahiers de Cassiciacum n°1, mai 1979, Nice, note 20, pp. 31-32.
L'article du R.P. Guérard des Lauriers que vous citez est intitulé "Matthieu, XXVIII, 20", et a été publié dans le n°6 des Cahiers de Cassiciacum, Nice, mai 1981.
Il est une réponse aux critiques soulevées par la note citée ci-dessus.
Mais soulignons avec la rédaction des Cahiers de Cassiciacum que le R.P. Guérard des Lauriers "laisse expressément ouverte la question de savoir si ce moment est déjà arrivé ou non" (p. 99).
Dans ledit article, on peut lire en effet :
"En d'autres termes, j'estime que la crise actuelle de l'Eglise coïncide avec le temps de l'antéchrist. La "fin d'un temps" est marquée approximativement par la mort de Pie XII. Ensuite commence le règne provisoire de l'antéchrist, règne dont la durée est d'ailleurs inassignable. Nous admettons que l'on puisse être d'un autre avis [soulignement de N.M.]. Nous admettons [encore] que, comme nous l'avons écrit (Cahiers de Cassiciacum, numéros 3-4, pp. 141, 142-146), Mgr Wojtyla puisse "se convertir" ; il n'est pas impossible qu'il devienne Pape formaliter, en usant du charisme d'infaillibilité pour rétablir l'ordre. Cette opinion devient chaque jour moins probable, mais elle me paraît encore maintenant [octobre 1980] respectable. Pour qui la soutient, nous ne sommes pas encore au temps de l'antéchrist. Quoi qu'il en soit du fait, que la venue de l'antéchrist soit imminente, voire réalisée, ou qu'elle soit fort éloignée, il est certain que l'antéchrist viendra... dans le lieu saint. Dans ce qui suit [et dans ce que cite M. l'Abbé Zins, note de N.M.], nous nous référons à cet événement en tant qu'il est CERTAIN, non en tant qu'il est PLUS OU MOINS LOINTAIN [soulignements de N.M.]. Et nous désignons par "fin d'un temps", l'époque qui coïncide approximativement avec l'infiltration ou l'irruption de l'antéchrist."
(Cahiers de Cassiciacum, n°6, p. 109).
Voilà ce dont il faut tenir compte lorsque l'on veut prendre à témoin tels ou tels au sujet de l'exégèse de Matthieu XXVIII par le R.P. Guérard des Lauriers.
Il aurait été bon de le préciser...
N.M. |