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Confession d'un « Cassiciacum » par Abbé Hervé Belmont (2005-11-12 16:21:31) Imprimer

La bienveillante charité avec laquelle John Daly a exposé les divergences existant entre nous (enfin… quelques-unes, parce qu’il y en d’autres) me pousse à exposer bien simplement le cheminement qui m’a donné la conviction que la « Thèse de Cassiciacum », pour ce qu’elle a de central et d’essentiel, est une description vraie de l’état de la sainte Église catholique, conforme aux faits avérés d’une part, à la foi catholique intégrale d’autre part.

Qu’on ne voie pas dans les lignes qui suivent la prétention d’exposer une preuve « en forme » de ce que j’avance, mais un simple récit (dans lequel, par hasard, j’omets de dire à chaque ligne que je ne suis qu’un pauvre pécheur – profond pécheur – aussi je le fais une mauvaise fois pour toutes).

Par la grâce de Dieu je suis né dans une famille vraiment catholique : j’ai donc été élevé dans le culte et la vénération du pape, dans la conviction sans faille que la pierre de touche du catholicisme et du salut éternel est la soumission filiale au Siège apostolique. Par la grâce de Dieu, je suis demeuré dans cette conviction, sans même la tentation d’un doute.

Ayant eu (au moins officiellement) l’âge de raison avant Vatican II, j’ai vu entre mes 10 et 15 ans la liturgie se modifier, se désacraliser, s’effondrer… le voyant d’un peu loin puisque mes parents commençaient à errer de paroisse en église pour rechercher les lieux où la révolution ne dévastait pas tout. Mon cher père, en amoureux de la liturgie, souffrait de la voir s’abâtardir ; ma chère mère (j’espère qu’elle ne lira pas ces lignes) était écœurée par les relents révolutionnaires des sermons.

La fuite des fruits de Vatican II se transforma peu à peu en combat de l’esprit (Itinéraires, Cité catholique, CRC) et en lutte pour préserver le règne de Jésus-Christ dans la famille. À ce combat j’adhérais de plus en plus personnellement – mes parents faisant ce qu’il faut pour – mais tout cela était dans la conviction profonde qu’à Rome on n’approuvait pas cela : « Ah ! si le Pape savait ! ». Mes amis – compagnons de cellule doctrinale ou de collage nocturne – me traitaient parfois de « papiste » lorsque je leur disais ma conviction qu’on pouvait être totalement fidèle à la foi et à la tradition d’une part, et à Paul VI d’autre part.

J’eus la grâce de rencontrer des prêtres de conviction et de courage (le Père Georges Vinson par exemple) qui fréquentaient notre bonne ville de Lyon (Ah ! Lyon !) puis Mgr Lefebvre… Je ne sais comment – mais Dieu le sait – je me retrouvai donc à Écône dès le bac en poche (vous savez, ce parchemin inutile), le plus jeune d’une promotion qui comportait un bon contingent de trentenaires (et ce fut pour moi une grande grâce de profiter de leur expérience).

Mon adhésion à Paul VI était intacte, mais non sans des inquiétudes que, depuis quelques années, des prêtres éteignaient par des distinctions qui faisaient effet pour un temps, du genre : « Il faut suivre le pape quand il agit ou parle en tant que pape ; sinon, on est libre. » C’était facile : on décide soi-même quels sont les moments ou les actes où Paul VI agit en tant que Pape.

Si le séminaire fut un lieu d’études intenses, dans des conditions matérielles idéales pour cela, il ne fut pas le havre de paix attendu. Dès la première année, les luttes doctrinales intestines firent rage : ce fut pour moi un stimulant à l’étude.

Les relations avec Rome devinrent tendues, puis conflictuelles. Mais cela ne remettait pas du tout en cause ma conviction qu’on ne peut ni ne doit rien faire en dehors de la soumission au Pape – et je traduisais : à Paul VI.

Quand Mgr Lefebvre parla pour la première fois des ordinations illégales, j’exprimai mon opposition, mon refus. Cela me semblait impossible, monstrueux. Mais j’étais intérieurement tiraillé, angoissé – vraiment angoissé – par le fossé que je voyais se creuser de plus en plus entre la fidélité à la foi (pardon du pléonasme) et la fidélité à Paul VI : cela devenait insoutenable. La foi est la foi, le pape est le pape. Et les erreurs de Vatican II étaient des erreurs graves, et la réforme liturgique n’était autre que du protestantisme, et les fruits de Vatican II n’étaient que désastre, désertion, perte des âmes. Heures difficiles. Surtout que sur ce déchirement intérieur se greffaient tous les combats intra muros du séminaire (dont certains me semblent aujourd’hui bien navrants : mais la crise d’autorité et l’absence de clarté doctrinale se faisaient fortement sentir).

Au beau milieu de ces tourments, une parole de lumière se fit entendre un jour dans un cours du Père Guérard des Lauriers (professeur hors pair d’une difficulté hors pair, mais dont la puissance intellectuelle et la profondeur de vie intérieure fulguraient). Paul VI est pape materialiter, il ne l’est pas formaliter. Ô paix de l’âme, soulagement immense, lumière intense. Dès lors, tout fut transfiguré. C’était au printemps 1975.

Vint le service militaire (qui me laissera des motifs de m’humilier jusqu’à la fin de mes jours tant fut grand mon respect humain), puis ce qui devait être l’avant-dernière année à Écône. Travail intense, étude, hostilité de plus en plus marquée du corps professoral… Sous-diaconat puis renvoi du séminaire. Motif (cause impulsive) : refus de répondre à une lettre estivale envoyée par Mgr Lefebvre à 9 séminaristes leur enjoignant de livrer leur intelligence « corps et âme » à l’autorité du séminaire.

Je précise que je ne m’étais présenté à l’ordination que moyennant l’intime conviction de l’absence d’autorité sur le siège apostolique : sans cela je ne l’aurais jamais fait (du moins je le crois).

L’Abbé Aulagnier (je lui en serais reconnaissant jusqu’à la fin de mes jours) me « sauva des eaux » (il lui arriva de me présenter comme son Moïse) et je pus finir mon séminaire au prieuré du Pointet en compagnie de l’Abbé Bernard Lucien.

Celui-ci revint des vacances de Pâques (1978) avec le texte de l’analyse du Père Guérard des Lauriers sur la situation du siège apostolique. Je pus donc la lire plus d’un an avant sa publication dans les Cahiers de Cassiciacum, et sans quelques-uns des développements qui l’affectèrent dans cette publication. Je n’ai jamais ressenti une telle détente de l’esprit (si, à vrai dire, le jour où j’ai compris – je veux dire vraiment compris – le problème des universaux), un tel repos de l’intelligence délivrée de ses tourments devant des contradictions qui semblent insurmontables.

Et depuis ce moment, je n’ai pas changé en la matière (c’est le propre des imbéciles, paraît-il).

Les prises de position ou lignes d’action ultérieures du Père Guérard des Lauriers (sacre épiscopal) ou de ses disciples (sacres épiscopaux sans mandat apostolique, ou bien abandon de ce combat) qui me semblent toutes des inconséquences n’ont pas affecté mes convictions, mais si elles me semblèrent dramatiques et me furent bien douloureuses.

C’est que je voyais (et que je vois toujours) dans la (mal nommée) « thèse de Cassiciacum » non seulement une confession de la foi catholique pleine et entière, mais un rempart contre toutes les déviances à craindre dans une situation d’anarchie : sacres épiscopaux, conclavisme, millénarisme, apocalypsomanie, survivantisme, erreurs doctrinales diminuant l’autorité pontificale, justification de la désobéissance, libre examen etc.

Pourquoi vous ai-je raconté tout cela ? Au fond, je ne sais, et je n’ose pas le relire. Mais vous prierez pour moi.

Abbé Hervé Belmont
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