Pardonnez-moi de faire remonter notre discussion à la surface, mais je crains qu’elle ne se perde sous les strates des débats (au demeurant courtois et intéressants) : nous abordons pourtant un sujet qui est au cœur de la crise de l’Église.
Il s’agit donc du nouveau rite de la Messe, et en particulier de l’offertoire. Je vous ai cité le P. Adrien Nocent, érudit en la matière et favorable à la réforme, qui dit que les nouvelles prières de l’offertoire évacuent l’aspect sacrificiel et sont inspirées de bénédiction juives.
Vous me répondez que dans ledit nouveau rite demeure l’orate fratres, et que cette prière affirme bien le caractère sacrificiel et va à l’encontre du luthéranisme.
Le fait est indéniable : l’offertoire du novus ordo missæ a conservé l’orate fratres. Voilà pourquoi dans mon message j’écrivais que la réalité du sacrifice est gommée au moins partiellement, et donc plus ou moins niée ». L’orate fratres demeure, mais comme suspendu en l’air, ayant perdu sa signification puisqu’il ne peut plus se référer au sacrifice qui est celui du prêtre et des fidèles, leur sacrifice personnel, l’offrande de leur personne à Jésus-Christ.
Reprenons la chose un peu plus haut.
Jean-Paul II écrit dans la lettre apostolique Sacrosanctum du 4 décembre 1988 « Liée au renouveau biblique, au mouvement œcuménique, à l’élan missionnaire, à la recherche ecclésiologique, la réforme liturgique devait contribuer à la rénovation globale de l’Église » (§ 4).
Il faut donc rechercher dans ladite « rénovation globale de l’Église » la raison du changement de l’offertoire. Or Vatican II enseigne deux nouveautés qui ôtent tout objet à l’offertoire sacrificiel :
– le droit à la liberté religieuse – qui en fait proclame une nouvelle conception de la nature humaine, une nature en laquelle le principal n’est plus l’ordination à Dieu (ordination qui est le fondement du sacrifice), mais la capacité d’agir librement et sans contrainte extérieure ;
– par le fait de l’incarnation, chaque homme acquiert une dignité ineffable et est uni à Jésus-Christ. La rédemption n’est que le témoignage de cette union... – alors il ne reste rien à racheter dans l’homme qui, sans sacrifice, peut prétendre à la communion avec Dieu.
La conception catholique est à l’opposé. L’offertoire est un sacrifice subordonné et inachevé – un sacrifice préparé dit la prière Veni Sanctificator – dans lequel nous faisons à Jésus-Christ le sacrifice de nous-mêmes et de tout ce qui constitue notre vie, afin qu’il nous fasse intégrer son propre sacrifice qui est l’unique ; dans lequel l’Église fait l’oblation de la matière du sacrifice, signifiant ainsi son union à Jésus-Christ et son unité qui seront consommés à l’immolation de la consécration. Sans offertoire (et la présentation des oblats n’en est pas un) il n’y a plus à proprement parler de participation à la sainte Messe, il n’y a plus d’action spécifique de l’Église, il n’y a plus de raison d’être d’un renouvellement hic et nunc de l’unique sacrifice. On ne peut qu’assister, recevoir un enseignement, ranimer la foi et la manifester... les protestants ne prétendent à rien d’autre.
Si vous désirez entrer plus avant dans le mystère de l’offertoire, et dans le mystère de son saccage par la réforme issue de Vatican II, puis-je vous conseiller de lire l’article du R.P. Guérard des Lauriers dans Itinéraires n°158 (décembre 1971). C’est un peu ardu, mais une pure merveille qui apprend et aide à prendre part en esprit et en vérité au sacrifice. Je n’aurai vraiment pas perdu mon temps.
Abbé Hervé Belmont
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